Chapitre 5 – Encore une de perdue…

Encore une de perdue…


« Les choses et les êtres que nous aimons sont pour nous une souffrance, ne serait-ce que par la crainte perpétuelle de les perdre.»

Ivan Alekseïevitch Bounine

Au mieux, ce soir, je vomirai mes tripes sur la table du restaurant. Au pire ? Qui sait ? Je me sentais bien. Grisée mais bien. Je m’étais sérieusement engagée dans l’autopsie d’une vie faite de cavales et d’étapes funestes et me notais de tête. Le bilan sera sans appel, je le sais. Idem pour la sanction.

Je hélai le serveur pour la quatrième fois et commandai un autre whisky. Paradoxe… pour moi qui détestais l’odeur de ce philtre que je considérais démoniaque. Je regardai autour de moi et dévisageais ces gens que l’on disait heureux. Ils se parlaient, se bécotaient, déglutissaient leurs menus chinois et riaient à gorge déployée. Se souciaient-ils des autres ? Je pense que non. La notion du bonheur est si simple, si personnelle, si égoïste. Elle paraît bêtement accessible.

« Votre rendez-vous n’est toujours pas là ? » demanda gentiment le jeune serveur, « J’espère qu’il ne vous posera pas de lapin. »

Pour une fois que je détectais un peu de sincérité dans les paroles d’un mec, il fallait que ce soit dans un cadre professionnel. Tu parles de pouasse ! Comme le paratonnerre qui attire la foudre, moi j’étais le ‘paramerde’ qui attire les problèmes, même quand Amreeta veillait sur moi.

La vie ne m’avait pas fait de vrais cadeaux. Tout ce qu’elle m’offrait d’une main, elle me l’enlevait presqu’aussitôt de l’autre, me laissant avec mes images surréalistes, ethéréennes. Elle m’était vache, insensible à mon désir de bonheur durable. Comment un être humain pouvait-il attirer autant de malédictions ? Oui… c’était cela ma marque ; un peu comme Damien, l’enfant du diable, dans ses films. Oui…, Une femme fatale, j’étais une veuve noire, une manthe religieuse. Je devais bien me rendre à l’évidence que plus je m’enfoncais dans l’âge, plus ma vie était jalonnée d’échecs et de déboires. Il fallait mettre un terme à tout cela. Immonde perspective que celle d’un arrêt volontaire de la vie, au sens propre comme au figuré. Au mieux, ce soir, je vomirai mes tripes sur la table du restaurant. Au pire ? Qui sait ? J’espère bien qu’ils feront leur effet, ces petites gellules prises un quart d’heure avant mon arrivée au restaurant.

§

Maman Chantal tomba malade à nouveau, un après-midi de mai. Son hypertension devint chronique, ce qui l’obligea à être plus au lit qu’autre chose. Je devins par la force des choses, celle qui faisait rouler la maison. La confiance qu’elle avait placée en moi ne fut jamais trahie. Je prenais à cœur mes responsabilités et veillai à ce que ma deuxième maman ne manquât jamais de rien. J’angoissais à chaque fois qu’elle ne se réveillait pas aux heures habituelles. Pendant plus de six mois, je me levais chaque soir à plusieurs reprises pour vérifier si elle respirait normalement.

Un matin elle m’appela à son chevet.

« Ouma, mon enfant, je suis fière de toi. Tu m’as fait le plus grand des cadeaux. Maintenant c’est à mon tour de t’en faire un.»

« Maman Chantal, vous me l’avez déjà donné ce cadeau. Vous m’en avez fait plein. Vous m’avez donné de l’amour, de l’instruction, de la valeur. Je n’ai pas besoin de plus. » Lui dis-je émue, la larme à l’oeil.

« Ecoute-moi ma fille. Je vais m’en aller bientôt et je voudrais que tu sois forte. Je suis sûre que tu l’es et que tu peux voler de tes propres ailes maintenant. Mais avant je voudrais t’expliquer certaines choses très importantes pour moi. »

Elle me parla longuement des choses liées à ses funérailles et à ses affaires courantes. Je ne pouvais contenir ma douleur en l’entendant parler de partir comme ça. Je lui tenais les mains, essayant de la convaincre qu’il était bien trop tôt pour en parler. Mes larmes ruisselaient doucement sur mes joues mais je dus me résoudre à accepter cet état de choses et je lui promis de tout faire selon sa volonté. Elle était déjà dans une logique de départ inéluctable même si elle n’en savait pas la date. Elle avait tout prévu, sa concession au cimetière de St Jean, son cercueil de chez les Frères Moura, la liste des gens à contacter, les démarches post-mortem à l’état civil, à la banque, au cadastre etc.… Un checklist des plus exhaustifs et complets était déjà établi. Elle avait tout noté dans un classeur et y avait méticuleusement rangé les documents essentiels.

« Ekoutt mwa bien mo ti fi. Sa lacaze là c’est ossi to lacaze. Apré mo la mor, mo ti a kontan ki to continié okip li. Enn zour kan to pou gagne to la fami mo pou fiere trouve zot viv la dan. » (Ecoute-moi bien ma fille. Cette maison est aussi la tienne. Quand je serai morte je voudrai que tu continues à t’en occuper. Un jour viendra quand je serai fière de t’y voir ta famille et toi. )

A ces mots je fondis en larmes, honteuse de mon incapacité à fonder foyer. Maman Chantal méritait mieux qu’une lesbienne qui ne lui donnerait jamais de petits-enfants. Ma culpabilité me repoussa dans les affres d’un immense regret. Elle le lut sur mon visage et tenta de me persuader de ne pas en faire un drame.

Si seulement elle savait.

§

Chantal Lemay rendit l’âme paisiblement dans son sommeil durant la première semaine de décembre cette année là, à l’âge de quatre-vingt deux ans. J’avais vingt et un ans, je venais à peine de les fêter. Dans la même année, mon porc de père mourut en prison, d’une cirrhose du foie. Juste punition ! Il avait péri de son vice mais je souhaitais ardemment qu’il eut aussi connu le viol en taule.
En moins de quinze ans, j’avais ainsi perdu mes plus proches parents, surtout les deux êtres humains les plus chers à mon cœur. Mais cette fois-ci, c’était bien plus dur. Je me retrouvai seule à tout organiser. Il fallait que je tienne mes promesses, être digne et forte surtout.

Pendant toute la journée, je m’étais forcée à entamer les démarches d’usage, malgré une sourde souffrance qui me taraudait la tête et les entrailles. Entre le médecin de la famille, le certificat de décès, les déclarations au poste de Police, la fiche d’annonce radio-diffusée, le bureau funéraire, le traiteur et les coups de fil aux invités de la veillée, je me suis démenée seule, suivant à la lettre les consignes notées de Maman Chantal. Cette journée débutée dans la douleur aux aurores, prit fin à seize heures. Mes pensées s’enfuirent alors dans un récent passé où ma deuxième Maman et moi étions les amies les plus complices de l’avenue d’Epinay de Rose Hill. Je revis, dans une cascade d’instantanées, ses larges sourires, ces moments de pur bonheur quand nous prenions le thé ou quand nous regardions Julien Lepers sur la deuxième chaîne de la télévision publique. Je me remémorais ses longs exposés sur la jeunesse d’aujourd’hui, sur l’élégance de son époque.

« Autrefois les femmes s’habillaient dignement, pas comme aujourd’hui. De nos jours, il faut que les strings deviennent visibles, avec des pantalons qui se tiennent à mi-fesses et que le corps soit transformé en vulgaire tableau vivant avec des tatouages et des piercings. Il n’y plus de notion d’intimité de nos jours. Quelle jeunesse ! » Discourait-elle souvent.

Ou alors c’était : « De mon temps, l’homme devait écrire une lettre toute pleine de poésie pour gagner ton coeur, mais de nos jours, tout se fait en abrégé avec leur SMS. C’est pour cela que leur temps de mariage est si court… comme leur texto. Bientôt on se contentera d’une moitié d’enfant si ça continue.»

Et surtout : « Comment veux-tu qu’ils écrivent convenablement le Français ? Pour l’instant ils ne se musclent que les pouces et non leur cervelle. Tu verras, l’homme régressera au lieu de progresser.»

Elle savait être cynique, laconique et surtout très critique à l’égard de cette jeunesse qu’elle jugeait en perdition, mais avait foi en moi.

« Toi, par contre, t’es un trésor. Travailleuse, avide de connaissance et très respectueuse. Tu es un modèle de fille. Je te verrai bien à un très bon poste un jour, avoir une famille, des enfants. Pas comme ces vauriens qui passent leur temps sous les arcades, cigarette au bec, et petite poule au bras. Et puis, tu sais, ils revendiquent leur homosexualité très tôt maintenant. Si tu les voyais ! »

« Si au moins tu savais Maman Chantal. Si au moins tu savais qui je suis. Si tu savais comme j’avais une sainte horreur des mecs, tu ne parlerais pas comme ça. Tu aurais eu honte de moi. Tant mieux ainsi… tant mieux. »

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