Chapitre 4 – Bonheurs retrouvés ?
« Oui, il entre inévitablement dans la composition de tout bonheur parfait l’idée de l’avoir mérité. »
Joseph JOUBERT
J’émergeai de mes souvenirs doucement, groggy mais heureuse d’avoir revisité cette période intense de mes premiers émois, de mon premier amour.
Autrefois, une telle cascade de suggestions érotiques et amoureuses m’aurait émoustillée au plus haut point, mais plus maintenant. J’étais telle cette feuille hydrophobe, sur laquelle rouleraient des perles d’eau, avant de se perdre. J’étais devenue presque insensible, tant on m’avait crevé le cœur, dépouillé des richesses de mon âme. Mes années d’errance amoureuse m’avaient transformée en zombie. Elles avaient détruit la fibre essentielle à la pureté de mes espoirs. J’existais sans but, vide de tout désir autre que celui d’être touchée, caressée, aimée. Mais qui pouvait désirer la loque humaine que j’étais devenue ?
A force de me culpabiliser, à tort ou à raison, je me reléguais au rang d’indigent, m’interdisant les joies les plus simples, m’emprisonnant dans une tour d’ivoire inviolable, refusant le monde que j’apprenais tout juste à apprivoiser. Et ma présence ce soir dans ce fauteuil rougement rembourré de ce grand restaurant, whisky en main, n’en était que le simple adminicule. Sur le balcon qui donne sur la Route Royale, je me rendais compte d’une chose bien vraie : Quand on grandit seul, on le reste à jamais, et même que la solitude possède un aura qui maintient tout être humain normalement constitué à plusieurs mètres de soi.
Toute analyse de mon âme délabré, disloqué, conclurait que la source d’un tel fatalisme était la perte de ma mère, de mon frère, de ma sœur, de mon père, de Kareena, au moment même de ma mutation à l’âge adulte. Ce qu’elle ne dirait pas en revanche, c’est que mon monde s’en était retrouvé réduit, rabougri, drastiquement minimalisé, fait de besoins strictement basiques, de pulsions erratiques, anormalement instinctives. J’étais devenue cette hyène qui se nourrissait des restes indigestes de la vie des autres. Eux pouvaient aimer, fonder foyer, travailler, prospérer mais pas moi.
Et pourtant je me suis éduquée, seule, envers et contre tout, malgré une scolarité sacrifiée. Je m’étais hissée à un niveau honorable, à la force de ma seule volonté d’exorciser tout ce qui, à mes heures tendres, avait travesti ma vie. Ma route vers le sommet fut bien dure, mais la chute était devenue très vite, probable, voire inéluctable. Je me sentais seule… oui, mais en paix avec moi-même car je ne devais rien à personne. Tout ce que j’avais pu gagné de ma petite vie, je l’avais gagné à la seule force de mon moi, guidée par les mots de ma mère biologique et l’amour tardif que m’offrit Maman Chantal, ma sainte patronne rosehillienne. Quelquepart, un juste retour des choses.
Chantal Lemay était une joyeuse septuagénaire, veuve depuis plus de 20 ans, sans enfant, qui vivait seule dans son coquet huit-pièces à Rose-Hill. Elle fut maîtresse d’école à ses heures glorieuses et semblait aimer la culture et son partage. Je travaillais chez elle et j’y faisais la seule chose que je savais faire jusqu’ici ; le ménage.
Ranger le bordel des autres sans pouvoir, pour autant, ranger celui de mes sentiments, était ma spécialité innée. Un art que j’avais affuté au fil des années, grâce à une dévotion sans faille.
Nous nous étions rencontrées un jeudi matin, lors de mon premier porte-à-porte en quête d’un emploi.
« Bonzour. Ki mo capave fér pou ou ? » (Bonjour. Que puis-je pour vous ?) me demanda-t-elle dans un patois créole aux accents qui frisaient le ridicule.
« Bonzour. Exkize mwa mo déranze ou. Mo pé rode enn travay famm de ménaz. » (Bonjour. Navrée de vous importuner mais je recherche un emploi comme femme de ménage.)
Ma gentillesse, ma déférence, héritages de ma mère, et ma jeunesse la surprirent agréablement, je pense. Elle avait la tête de quelqu’une qui se shootait, à longueur de journée, au thé au lait. Elle avait vraiment une bonne bouille de bonne femme gentille et compréhensive. Elle m’invita à l’intérieur et me demanda si je voulais un thé. Je répondis poliment par la négative. Il me sembla alors, qu’elle recherchait somme toute un peu de compagnie, lasse d’une solitude routinière qui était devenue pesante. Je m’abreuvai ainsi, pendant toute une matinée, de ses histoires qu’elle me racontait sans méfiance. J’écoutais, mais des fois je me demandais si elle allait finir par me donner la place. J’avais désespérément besoin de ce boulot.
J’avais quitté le toit de Tante Anju depuis une semaine déjà et avait profité de l’hospitalité d’une pension de famille aux allures d’hôtel de passe. Cela m’avait coûté les 1500 roupies (environs €37,5) que j’avais dérobées du tiroir de mon oncle. Je n’avais que dix-sept ans et aurais pu me faire embarquer par la Police, car sans pièce d’identité.
L’aliboron de service qui faisait office de gérant du pensionnat eut plusieurs fois l’audace et l’impertinence déplacées de me demander des faveurs spéciales, telle pipe, branlette, ou autres, en échange de ristournes ou de gratuités au niveau du loyer. Putain ! Ils étaient tous des porcs, des cochons, des salops du premier jour ! Comment un Dieu, que je respectais, pouvait-il mettre de telles immondices sur ma route ? Pourquoi moi ? Qu’avais-je donc fait pour mériter cela ? Je repensais alors à mes amours coupables, à mes désirs contre-nature. Mais cela ne m’empêcha pas de continuer ma triste route.
Mme Lemay se rendit bientôt compte de mon embarras. Normal ! Après plus de trente-cinq ans à éduquer et à encadrer des milliers d’enfants, elle pouvait facilement sonder une âme malade.
« Alé rakontt mwa mo ti fi. » (Vas-y raconte-moi ma petite.)
Je ne lui racontai alors que ce qui était ‘racontable’. Je tronquai expressément, les passages qui pouvaient plomber l’ambiance cordiale de cette première rencontre. L’épisode du porc, et celui de Kareena furent censurés alors que les images d’Amreeta, de Varsha, de Kala Anju, de l’oncle Girish furent développées au maximum. J’avais aussi exagéré, de façon pardonnable, notre condition de pauvres campagnards hindous. Elle marcha à fond et finit par me proposer le ménage à raison de mille roupies par mois (€25), avec possibilité d’hébergement sur place. C’était une aubaine, une des rares fois que la vie me souriait franchement. Je voulus commencer de suite mais Madame Lemay insista pour que l’on soit dans les normes. Je devais donc débuter le lendemain à sept heures tapantes. Je la remerciai et la laissai toute heureuse et fière d’avoir réussi au premier essai. Mais la contrepartie allait m’en coûter…
Avec tout cela j’en avais oublié l’essentiel… Où dormir ce soir ? Il ne me restait plus que cinquante roupies (€1,25) en poche. Pas même de quoi me payer un oreiller. J’errai ainsi dans une ville aux rues désertes, car jeudi.
