Le tourment originel (suite et fin)

Après dix mois de procédures, le porc fut condamné à vingt ans de prison ferme et son frère en prit douze pour complicité.

Je remerciai le ciel que ma mère fut déjà partie à ce moment-là. Elle en serait morte pour sûr, emportant avec elle une incommensurable honte dans sa prochaine réincarnation. Elle n’était plus là depuis trois années maintenant, emportée par une rupture d’anévrisme. Partie, envolée, disparue un an après avoir mis au monde Varsha, ma petite soeur.

Pendant mes deux années de tortures, je haïs celle qui m’avait donné le vie parce qu’elle ne pouvait voir mes déboires, m’aider à m’en extirper. La nuit, quand le gros porc eut fini ses basses besognes, j’implorais Dieu pour qu’il me rendit ma maman, mais il ne m’entendit guère. Je voulais tant qu’elle m’enlevât des griffes du cochon sadique. D’autres soirs je la maudissais à cause de son absence, à cause de ce grand vide qu’elle nous avait légué à Varsha et à moi, à cause de ce déficit d’une alliée de taille face à cette vie de souffrances. Et pourtant… Et pourtant Amreeta, cette mère parfaite était la raison de toutes mes attentions, j’en étais tellement fière. Elle fut liée, par obligation, au porc, à l’age de quatorze ans et fut une femme modèle, une épouse parfaite, enfantant un fils dès seize ans, me mettant au monde à dix-neuf ans. Elle connut également trois fausses couches et quatre avortements. Avec du recul, il m’était aisé d’imaginer que la violence du porc y était certainement pour quelque chose. Mais bon… Il existe toujours le bénéfice du doute même pour les pires tortionnaires.

Mes journées avec maman étaient radieuses. Cette jeune femme dynamique me parlait tout le temps. Elle trouvait toujours quelque chose pour aiguiser ma notion de la vie, surtout qu’à trente ans elle avait déjà réussi l’exploit d’envoyer son fils en Angleterre, pour des études. Ranjit, c’était le fleuron de la famille, symbole de la réussite du campagnard hindou, l’antithèse de la fainéantise. L’objet de la fierté de ma mère s’était envolé mais n’était jamais revenu jusqu’au jour de la crémation de celle-ci.

Je me souviens de ce jour-là… Alors que l’hypocrite de porc allumait le bûcher, nous nous tenions très fort Ranjit, Varsh et moi, sanglotant de désespoir, pleurant nos louanges pour cette femme courageuse partie bien trop tôt. Mais les images les plus fortes restaient sans conteste, ces instants de bonheur que je connus du vivant de ma mère. Tels ces moments de lavandières, à la rivière du coin, lieu de tous les palabres et de ragoûtants ragots. Lieu magique où je partageais des instants privilégiés, quand avec mes copines de jeu, nous pataugions gaiement, nues, dans ces rus peu profonds, non loin de nos mamans.

Les autres souvenirs exaltants de cette période de béatitude avaient des saveurs, des odeurs aujourd’hui disparues. Comme ces petits plats sucrés qu’elle nous mijotait à l’heure du goûter, ou ces fameux ‘rothee‘ (Crêpes indiennes sans lait) et le ‘touffé bred malbar au poisson salé’ (plat typiquement asiatique composé d’un légume vert cuit à l’étouffé, accompagné de poisson salé sec, frit). Mais plus forts que tout étaient les grands sourires aux dents d’un blanc immaculé, et les éclats de rires de cette jeune maman aux paroles rassurantes. Avec elle mourut tout cela. Les couleurs de ma vie en furent délavées.

J’avais quatorze ans quand elle nous quitta, Varsha en avait un et Ranjit, dix-huit. Ce dernier habitait Birmingham chez une lointaine tante qui n’en tarissait jamais d’éloges dans ses rares missives que nous lisait l’érudit du village.

Cela faisait bien huit années depuis que j’avais cessé l’école, pour permettre les dernières économies essentielles à la réalisation du rêve de ma mère ; Envoyer Ranjit faire médecine. Oui… je fus ainsi sacrifiée sur l’autel de la réussite de mon frère et je n’en étais pas peu fière. A sa décharge, je dirais que cet événement me permit de me rapprocher encore plus de ma mère.

Elle dut, en effet, prendre plusieurs petits boulots chez les quelques notables de la région, en sus de son travail aux champs d’oignons. Elle m’embrigada et m’emmena de gaieté de cœur partout où elle allait. Au repassage chez Mme Ythier c’était moi qui pliais et rangeais précautionneusement le linge; Chez Mme Goolam, j’apprêtais méticuleusement les épices quand Maman préparait le dîner; et au ménage chez les Seetohul, j’époussetais les meubles en prenant plaisir à chaque fois à faire voler les particules de poussière dans un ballet infini, éclairé aux rayons de soleil. Comme un rituel routinier, chaque soir, sur la route du retour, cette belle femme aux paroles-miel, me noyait d’éloges, déclamant mes qualités et m’expliquant que c’était cela la voie de la vraie femme hindoue. Tout pour elle résidait dans ces quelques mots ; Foi, Honneur, Fidélité, Travail et Obéissance. Cette discipline se forgea d’elle-même en mon plus profond, s’imposant à moi comme une seconde nature. Je n’en avais plus que pour mon Dieu, mes Parents, mon Travail et vouais totale obéissance à Qui de droit. Quand à la fidélité, ma mère me promit d’en parler le moment venu.

Telles étaient faites mes années sucrées. D’un côté, une mère qui m’apprenait sans ambages, les dures réalités de la vie d’une femme hindoue et de l’autre, du sourire plein les yeux chaque jour que Dieu fit.

Je pris de l’emploi officiellement à dix ans, aux côtés de ma mère, au champ d’oignons des Seetohul. On l’appelait plantation d’oignons mais il y poussaient d’autres légumes, destinées aux marchés des environs. J’y gagnais vingt roupies (environ € 0,5) par jour de dix heures de labeur, qu’il pleuve ou qu’il brûle. J’en étais fière… fière de participer aux sacrifices d’Amreeta.

J’eus mes premières règles un après-midi au travail, à la suite de plusieurs heures de ballonnement, coliques et autres dérangements au ventre.

« Maaaa… Maaaaaa ! » Je criais en pleurant, effrayée par la tache rubescente qui prenait de l’ampleur sur ma jupe.

« Maaaaaa… Maaaaaaaaa ! » Insistai-je, avec encore plus de véhémence.

Ma mère parfaite accourut et vint me retrouver, non pas avec angoisse mais avec un large sourire qui me laissa perplexe. Elle me prit dans ses bras, m’embrassa et m’intima l’ordre de cesser de pleurer, sous prétexte que je n’étais plus une enfant, que j’étais, à présent, une vraie jeune fille, une rose qui de bouton s’épanouirait désormais en beauté de la nature.

A la suite d’un rapide rituel sur place, Amreeta annonça la glorieuse nouvelle aux autres femmes qui travaillaient. Après les félicitations d’usage, elles entonnèrent à l’unisson une chanson traditionnelle en bhojpuri (Dialecte utilisé par la diaspora indienne). J’étais aux anges.

Je devenais officiellement femme, mais n’en sentis jamais la différence tant mon enfance fut happée par le dur labeur commun aux femmes de ma région. Hormis la notion de nubilité, j’étais femme depuis longtemps déjà, ayant à ma façon contribué à la maisonnée de par mon travail, mon souci de l’honneur, ma foi et mon sens de l’obéissance aveugle. Etait-il venu le moment de parler de fidélité ? Etait-il venu le temps de parler des choses de la ‘toutoune’ (foufoune). Mais Varsha était déjà en route et toutes les attentions lui furent dévolues.

Varsha… Varsha… Varsha…

Je pleurais secrètement son nom, certains soirs de solitude. J’avais l’impression d’avoir commis le crime de ‘non-assistance à personne potentiellement en danger’.

« Et si elle se faisait agresser, violer comme moi? » me reprochai-je souvent.

Je me maudissais alors, comme je maudissais l’absence ma mère. Juste retour de bâton pour la dissidente que j’étais devenue. Cette tare me poursuivait encore.

Aux dernières nouvelles ma petite sœur allait mieux que moi. A treize ans, elle était encore chez Kala Anju, la tante qui nous recueillit à la suite du drame d’il y a huit ans. Elle était au collège et avait de bons résultats. C’était en tout cas ce que m’avais dit Kareena, l’aînée des sept filles de ma tante Anju. Je l’avais rencontrée, quelque temps de cela, un matin en gare de Rose Hill, pour la première fois en sept ans, depuis ma fugue.

5 commentaires

  1. morisyennedanlamm a dit,

    Bertrand, je trouve tout ça génial… Pour écrire comme cela d’une fille tourmentée, il faut, de la part d’un homme, ou une humilité comme on n’en trouve plus ou alors un féminisme acéré.
    La question qui me ronge les lèvres : ” Es-tu l’homme que tu marginalise dans ton histoire ou est-ce un regard décalé sur une la vie d’une femme à Maurice ? ”
    Ta réponse m’aidera définitivement à discerner le vrai pourquoi de ce roman.

    Amitiés
    Morisyennes

  2. BC a dit,

    Salut Morisyenne;
    Merci de tes encouragements et pour le regard que tu portes sur l’histoire.
    En ce qu’il s’agit de ton commentaire premier, je te répondrai que je ne suis que celui qui observe, écoute et jauge, en toute simplicité, la vie et ses histoires de tous les jours.
    Et pour répondre à la question qui semble bruler tes lèvres, je dirai que ce regard que tu juges décalé ne l’est pas tant que cela. C’est en fait une vue extrapolée de la vie d’une copine qui n’est plus. Elle s’est donnée la mort, pensant qu’elle échappait, de cette façon, à une vie pesante de tabous, de non-dits et d’hypocrisie, elle était hindoue et lesbienne. Elle avait tort et je lui en fais toujours le grand reproche.
    L’examen de conscience est un exutoire, ne l’oublie pas. Pour elle comme pour moi…

  3. Mimi a dit,

    Salut,

    Ton écriture me laisse perplexe… Tantot plein de lyrisme qui ma foi rend ton texte hyper beau, tantot très basique ou il perd de son message et devient factuel, presque comme un banal fait divers. J’ai particulièrement apprécié ce passage-ci.

    Par contre ce que je trouve qui coupe le texte à la lecture ce sont les explications que tu mets entre parenthèses… C’est particulièrement là que ton histoire perd une partie de sa magie. Je suppose que c’est destiné aux lecteurs européens mais est-ce nécessaire sur le moment de la lecture? Ne serait-ce pas mieux en annexe ou en bas de page?

    Bravo continue

  4. Bertrand CHAGAL a dit,

    Merci de tes encouragements. La mise en ligne du roman est voulu justement, pour recevoir des commentaires comme les tiens, merci encore…
    A ce jour ces écrits sont forts d’un cercle de presque 500 lecteurs, si chacun pouvait comme toi emettre ses appréciations et ses réserves, la résultante n’en serait que plus affinée et d’une qualité certainement acceptable.
    Quant à l’histoire des parenthèses, sache qu’il en a été longtemps question. Mettre ou pas mettre. Ce sera aux lecteurs potentiels d’en décider le sort.

    Mimi, ton clin d’oeil m’a fait vraiment plaisir… smack

  5. Mimi a dit,

    Moi perso, ça dérange ma lecture, l’envolée du texte… parceque je comprends ce qui est dit et que j’aime ce mélange de texte sans avoir ce besoin d’explications entre parenthèses… Je serai partisane pour que ce soit en bas de page… mais bon ça n’engage que moi!

    Allez bonne continuation, j’attends impatiemment la suite…

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