Chapitre 2 – Le tourment originel
Le tourment originel
« Comment mesurer la souffrance et la joie?
Peut-on comparer le poids d’une larme au poids d’une goutte de sang ? »
Simone de Beauvoir
Les relents éthyliques me ramenèrent huit ans en arrière, à un moment très sombre de ma triste vie. La mosaïque d’images se mélangea à nouveau et se figea sur une scène indélébile qui ne pouvait s’effacer tant elle faisait corps avec mon esprit déchiré, meurtri, disloqué. Elle tapissait sournoisement le fond de mes souvenirs pour revenir me hanter à chaque fois que je mollissais mentalement. J’ai prié mille et une fois pour que ces images disparaissent à jamais, mais elles revenaient toujours, encore et encore comme pour me rappeler qui j’étais. Dieu voulait tout simplement me dire, sans façon, que tel était mon destin, que je ne pouvais en aucun cas m’en détourner et qu’il était consubstantiel à mon âme.
Ineffaçable… Comme ce moment… quand debout, au-dessus de l’être immonde qu’était mon père, je m’apprêtais à commettre un acte des plus condamnables.
Flashback…
*
« Zordi mo touille twa, likitorma ! Zordi dernié fwa to viol mwa, vié pilon » ( Aujourd’hui je te tue, fils de pute ! Aujourd’hui c’est la dernière fois que tu me violes, vieux pédé. )
Ce jour là, la rage que je contenais depuis deux années explosait enfin, par tous les pores de mon corps. Je me tenais là, nue comme un ver de terre, une machette à la main, prête à l’abattre sur mon porc de père. Je tremblais de tout mon être, au dehors comme au-dedans, telle dans une transe inexpliquée. A seize ans j’allais faire mon entrée dans le carnet des faits divers, au chapitre des ‘parricides barbares’. Mais survint Antish, le fils du voisin.
« Pa fer sa fi ! Pa fer sa… » (Ne fait pas cela ma fille, ne fait pas ça), Me conjura-t-il, tenant mes bras de toutes ses forces, m’interdisant de commettre l’irréparable.
J’éclatai en sanglots, pleurai pendant plus d’une heure, me calmai par la suite et je pus enfin crever l’abcès. Je pus enfin raconter pour la première fois, en ce jour d’octobre d’il y a huit ans, comment mon père, cet être que je vénérais, que je respectais, se glissait dans ma couche chaque nuit depuis deux ans… Pendant plus de sept cents jours, j’avais enduré, sans crier, ses pattes calleuses, son haleine de chacal, sa brutalité, sa sauvagerie… Pendant plus de quinze minutes chaque soir, c’était le même calvaire ; des grosses mains dégueulasses qui tripotaient mes seins naissants, des doigts épais qui me violaient mes orifices les plus intimes, et cette verge ! Cette verge de toutes les abominations, qui me vola ma vertu et qui me souillait bouche, vagin et anus, au choix, chaque soir quand son maître n’était pas ivre-mort. Chaque soir même calvaire, mêmes mains sur la bouche pour étouffer mes cris, mêmes menaces de mort… Pendant deux années, nul ne put voir ma souffrance, même pas ma mère…
Antish m’avait ramené à la raison. Il me persuada de consigner une déposition au poste de police de la localité, pour expliquer dans les détails les exactions commises par celui qui, de nature, devait me protéger des affres du viol. Il me rassura en me disant que le porc n’allait pas en réchapper, que c’était la prison assurée pour presque perpette. Je lui racontai, alors, la raison de ma folie du jour, du début à la fin.
Je lui expliquai comment par un malheureux hasard, mon père décida de ne pas aller travailler et préféra se saouler avec son frère au rhum blanc. Ils arrivèrent à la case peu après le déjeuner alors que je somnolais sur ma paillasse. Le porc me tira violemment par les pieds, m’enleva mes vêtements d’un seul geste bestial et avec un accent sadique me dit : « Zordi nou coumans bonerr mem, zordi ! » (Aujourd’hui nous commençons tôt !)
Et à l’adresse de son frère : « Trapp so la tet Rajesh, trapp so latet ! » (Tiens-lui la tète Rajesh, tiens-lui la tête !)
Je me retrouvai nue, brusquement sur le ventre, jambes écartées, la tête dans le plot de tissus qui, dans un sac, faisaient office d’oreiller. Je les entendais rire, parler, commenter mais ne pouvais les voir. Je me débattais comme un beau diable mais rien n’y faisait…
Puis soudain… Cette brûlure qui coupa le flot de vie dans mes muscles. Une déchirure, une intrusion douloureuse au creux de ma féminité. Je m’en asphyxiai momentanément. Je me sentais sortir les yeux de la tête. Je n’avais jamais expérimenté une telle violence en deux années d’enfer. En règle générale, je laissais passer l’orage car mon corps pouvait en oublier la douleur, mais là c’était différent, avec Rajesh, l’oncle, l’ignoble complice, qui me tenait la tête tandis que mon porc de père me pilonnait comme dans une seconde jeunesse.
Mes cris étouffés se mélangèrent à mes larmes amères, Cette fusion me fit sursauter d’orgueil et d’horreur. Je me dit, avec force : « JAMAIS… Plus jamais ça. »
Dans ma rage, d’un célèbre coup de pied, je renversai celui qui, dans et sur mon dos, me violait sans discernement. Je me libérai de l’emprise de cet oncle qui m’entravait la tête et comme une furie, bondis hors de cet espace de torture. Nue, essoufflée, un filet de sang coulant le long de ma jambe droite, haletante, mais suffisamment motivée et lucide, je sortis prendre la machette du porc et revint en un clin d’œil avec la ferme intention d’occire l’hideuse créature de mon enfer. Si Antish n’était pas arrivé à temps, il aurait été fait selon ma volonté.
