Fin de cavale (suite et fin)

Il était huit heures au poste de police de Quatre-Bornes, et il y faisait encore un peu froid. Dans une pièce dépouillée, ils m’avaient bouclée à un des pieds en fer d’une table au plan très sale. Tanuja me tenait la main aussi fort que pouvaient ses muscles éprouvés par la fatigue. Elle s’asseyait muette, les yeux rougis de larmes, le visage boursouflé de peine. Je la regardais encore… Je voulais l’embrasser, la câliner, profiter une dernière fois de sa chaleur. Dans mon for intérieur, je savais que cet épisode marquait la fin d’une relation amoureuse qui était des plus vraies. Un des rares moments de ma petite vie où j’étais véritablement heureuse. A défaut de mots d’amour, son sourire de princesse me calmait illico. A mes yeux, elle éblouissait le monde. Nul autre chose n’existait. Je la voyais irradier dans cette lugubre cage à pigeons, aux murs blêmes et aux meubles blafards et froids.

Nisha Jughoo interrompit mes divagations : « Ou pou bizin donn ou lanket ek nou pou bizin pran ou lanprintt é apré sa nou pou amenn ou la cour. » (Vous allez devoir nous donner votre déposition et nous releverons vos empreintes avant de vous emmener en cour de justice).

« Ki pou ariv Tanuja ? » (Que va-t-il se passer pour Tanuja ? ) Demandai-je.

« So bann fami pou vinn serss li, pa gaingn tracas. » (Sa famille vient la récupérer, ne vous en faites pas.) « Li mari kontan ou, sa tifi la, non ? » (Elle vous aime très fort cette fille, n’est-ce pas ?)

Ce à quoi je répondis, pensive : « Oui, moi oussi… » (Oui, moi de même…)

« Ena enn sarze kidnapping ek sékestration lor ou. Dan ou lanket, ou pou bizin dir ki li ti contan ou é ki ou oussi ou ti kontan li é ki zot finn décidé pou sové ansam. » (Il pèse sur vous une double accusation de rapt et de séquestration. Dans votre déposition vous devrez dire que vous vous aimiez et que vous aviez décidé de vous enfuir d’un commun accord.)

L’agent Jughoo me mit ainsi dans la confidence de ce qui se tramait chez les procureurs. Encore un geste noble de la part de cette jolie jeune femme de 28 ans, au corps athlétique et surtout très belle quand elle tombait le képi pour laisser courir sa longue chevelure ébène, jusqu’au bas des fesses. Autant de gentillesse et de beauté ne pouvait être autre que féminin. Cela me mit du baume au cœur.

Onze heures sonnaient quand la magistrate expédia les affaires à dans quatre jours. Elle maintint ma détention préventive en raison de la gravité des charges et sous prétexte de compléments d’enquête. Ils me mirent en conséquence en cellule, un rectangle de trois mètres carrés, habillé seulement d’une paillasse miteuse qui sentait la pisse. Ils me donnèrent à manger : un pain ; et à boire : 35cl d’un jus de fruit abjectement sucré. Après cette diète obligée, je m’allongeai quelque peu sur le matelas en mousse, déchiré par endroit par des chasseurs de punaises, incontestablement. Je fermai les yeux et vis la seule image qui me hantait depuis des heures, celle de Tanuja, ma petite Rani aux yeux noirs en amande, aux lèvres pulpeuses, digne des plus belles stars de Bollywood.

Je l’entendais qui me répétait en boucle, au loin dans ma torpeur : « Oumaouti Rathod, je t’aime… » Mais un « lévé taaa ! » ( debout là-dedans ) arrogant, hargneux et dérangeant, m’extirpa de mon doux songe et me remit en pleine réalité. Il était 19h00, il faisait froid, j’avais faim, un besoin pressant et surtout une grosse envie de pleurer.

Un de ces chiens m’avait réveillée pour manger. Encore du pain et de ce jus de fruit infecte. Mais son haleine de chacal mélangé à du rhum blanc me coupa l’appétit.

Il avait bu, ce porc… de l’alcool comme buvait mon cochon de père.

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